RENAISSANCE

Comme pour étouffer les plaintes de la ferraille, un épais manteau neigeux recouvrait nos âmes et nos immeubles dressés comme des épieux vers le ciel. Je ne me rappelle pas très bien à quel moment, exactement, la neige se mit à tomber. Mais je me souviens avoir eu envie d’en attraper les premiers flocons. Comme quand j’étais petit. J’aimais bien attraper des flocons de neige étoilée et les regarder fondre dans ma main. Parfois je m’amusais à les attraper avec la bouche pour qu’ils fondent sur ma langue. C’était drôle. Mais pas toujours agréable, surtout quand la neige avait un goût de cambouis. C’était à cause de toutes ces fumées qui s’échappaient des usines depuis des années. La neige, la pluie et même l’air en avaient pris le goût. Ces foutues usines recrachaient de leurs interminables tuyaux d’épaisses fumées noires comme les ténèbres. Certains jours on avait même l’impression d’y être plongé. En plein coeur. Pire qu’une pluie de cendres, les fumées laissaient sur nos corps un goût de mazoute dont il était impossible de se défaire. On avait beau se laver et se relaver â l’eau glacée et l’eau chaude quand on pouvait, rien n’y faisait. On traînait toujours cette odeur écoeurante d’essence et de fer avec nous. Parfois, quand l’odeur devenait vraiment insoutenable, on se mettait du camphre sous les narines pour stopper les effluves et nous récurer les poumons. On se sentait sale. On était sale. Mais on faisait avec. On vivait comme des ombres, comme des automates. Comme des ombres automatiques où des automates ombrageux, cela dépendait des personnalités. J’ai toujours vécu comme cela. Je n’ai connu que ce monde noir et poussiéreux. Des barres d’immeubles sans vie et souvent sans lumière. Des mines grises où la peur et la faim avaient creusé des sillons si profonds que nos larmes s’y perdaient. Des visages marqués par les lames aiguisées des ombres qui hantaient nos esprits, jusque dans nos rêves de jours meilleurs. L’espoir avait déserté nos coeurs, ne laissant derrière lui qu’un petit muscle seul et froid. Les rêves se faisaient de plus en plus rares. Heureusement pour moi, je rêvais encore. C’était le seul truc que j’avais pour tenir. Je me réfugiais dans des rêves colorés et pleins d’odeurs douces et sucrées. Je fabriquais mes rêves à partir des histoires que me racontait ma mère, qu’elle tirait, elle, de son imagination où de ses souvenirs. Je les conservais dans ma tête comme on conserve un bout d’étoffe, un vêtement où un mouchoir qui aurait appartenu à quelqu’un de cher et sur lequel il reste encore un peu de parfum. Ils étaient bien pliés et à l’abri caché sous des piles de choses qui ne servent à rien d’autre qu’à prendre la poussière où à nourrir les mites. Ma mémoire. C’était la seule partie de mon cerveau que les fumées n’avaient pas réussi à envahir. Comme un coffre-fort en fonte inviolable que je traînais avec moi, mais aussi léger qu’un soupir. Je piochais de temps en temps quelques petites bribes destinées à me faire supporter un mauvais moment. Des mauvais moments, il y en avait à la pelle. Des pelletés et des pelletés de sales quarts d’heures on passait. Le plus souvent occasionnés par les soldats de l’Armée Fantomatique, les cadavres ambulants, comme on les appelait. Ces instants de noires solitudes nous étaient infligés dans un calme absolu. Les talons de leurs bottes, seuls apparats qui les distinguaient des cadavres classiques, claquaient le sol comme les percussions d’un orchestre morbide. Seul ces coups de marteaux assénés par des rangées interminables de soldats à la bouches cousues et aux orbites aussi profondes et noires que le néant venaient déchirer le silence pour nous prendre et nous traîner jusque dans ces cubes de béton où nous nous retrouvions seuls à attendre que d’autres cadavres viennent fouiller nos corps. Il valait mieux être costaud dans sa tête pour supporter tout cela. Certains se donnaient la mort, les plus vieux surtout, pour ne plus avoir à supporter tout ça. Mais nous, les plus jeunes n’étions pas nombreux à vouloir mourir. Nous étions animés par d’autres sentiments. La vengeance par exemple, qui affûtait nos esprits et affluait dans nos veines. Se venger un jour. Vaincre l’armée fantomatique et ses maudits soldats à la bouche cousue, tout droit sorti de l’enfer. Voilà ce à quoi nous occupions nos esprits. Dans nos méninges une rébellion esquissait quelques mouvements encore mal assurés. Nous étions trop peu nombreux pour nous lever et faire face à notre destin. C’était avant l’aube. Encore perdus dans la nuit, nous cherchions la force et le nombre. La foi. Dieu était mensonge. Il n’y avait pas de sauveur mais une lumière en nous, celle qu’ils tentaient de faire disparaître. Nous nous appliquions à la protéger. Partout dans les rues, dans les immeubles, des êtres couvraient leur âme d’un draps sale pour que l’oppresseur n’y voit que du feu. Jusqu’au jour de la revanche. Un jour viendrait ou nous ôterions nos loques pour unir nos coeurs à la lumière et acquérir la force de toute l’humanité et ainsi nous libérer du mal.

DES TÉNÈBRES VIENDRA LA LUMIÈRE ET NOS ÂMES S’ÉLÈVERONT AU-DESSUS DES CENDRES.

Patrice Maktav.

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